Philosophe K. Popper a un jour énoncé le fameux paradoxe de la tolérance qui, en un mot, est qu’être tolérant envers un intolérant peut le rendre encore plus intolérant. C’est là, fondamentalement, le nœud fondamental du problème et c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles les partisans du “œil pour œil” ainsi que ceux d’un certain “pacifisme naïf” n’y parviennent pas, convaincus que, par exemple, une argumentation rationnelle correcte peut suffire à modifier une attitude intimidante qui, justement, ne se fonde sur des bases rationnelles.

Il semble qu’il s’agisse d’une de ces situations paradoxales dans lesquelles toute mesure prise sera erronée. Il est inutile pour l’intimidateur de réagir violemment, il est inutile pour lui de se soumettre et il est inutile pour lui de tenter de “négocier” rationnellement avec l’intimidateur.

Cependant, comme dans tant d’autres situations humaines, aussi complexes soient-elles, quelque chose peut être fait.

Premièrement, le harcèlement, qui est un comportement systématiquement cruel, doit être clairement distingué de la violence occasionnelle pour des raisons circonstancielles, qu’il est pratiquement impossible d’éradiquer dans son intégralité d’un groupe humain.

Deuxièmement, il est nécessaire que les adultes – en principe, les enseignants – supposent que le problème existe, qu’il est plus fréquent qu’il n’y paraît, qu’il peut avoir de graves conséquences et, surtout, qu’ils doivent intervenir et le faire le plus tôt possible. Parce que les situations d’inconfort chronique, individuel ou collectif, si elles ne s’arrêtent pas, grandissent. Et ils ne peuvent être maintenus longtemps sans causer des dommages parfois irréparables.

Troisièmement, il est nécessaire d’intensifier et d’améliorer l’écoute des parents et des enseignants, dans le double sens d’être attentif aux signes qui peuvent indiquer des situations de harcèlement, et aussi de croire en principe aux enfants/jeunes lorsqu’ils signalent un cas, même lorsqu’ils se réservent le droit d’enquêter précisément sur ce dont il est question.

Quatrièmement, il est essentiel d’être convaincu – et d’agir en conséquence – que ce type de comportement naît, grandit et prolifère sur un terrain culturellement fertile. Si un harceleur s’en va et que le consensus culturel ne change pas, un autre apparaîtra très probablement. La clé réside dans la création de conditions institutionnelles dans lesquelles la cruauté et le harcèlement sont mal vus. Dans ce contexte, les valeurs qui sous-tendent ces attitudes sont inversées et la tentation de participer à quelque chose que ” tout le monde sait être négatif ” est affaiblie.

Il est nécessaire de créer des conditions dans lesquelles “harceler autrui n’est pas une affaire”, ne convient pas, non seulement à cause des conséquences normatives, mais surtout à cause des conséquences sociales. Il est nécessaire de proposer des attitudes alternatives, c’est-à-dire de générer toutes sortes de situations dans lesquelles les tendances à l’empathie et à l’altruisme sont mises en évidence. De telles tendances sont présentes chez toutes les personnes, y compris les harceleurs réels ou virtuels, qui pourraient bien changer d’attitude lorsqu’on les invite à faire un usage plus valable (et apprécié) de leur leadership. De cette façon, leur besoin d'”être important” est satisfait, mais l’argument est changé.

Quoi qu’il en soit, bien qu’il faille prendre soin des deux (harceleur et harcelé) – sans sous-estimer le fait que le premier peut avoir assumé ce rôle parce qu’il a été victime auparavant – la priorité est pour le harcelé, en raison du caractère dégradant de sa situation et des risques qu’une telle condition implique pour lui-même et pour autrui. La question amère et sans réponse “Pourquoi moi” a hanté de nombreux enfants jusqu’à l’âge adulte et la guérison des blessures de leur estime de soi a demandé un effort énorme. Il convient de préciser que nous nous référons aux cas où un tel effort peut être considéré comme le “moindre mal”, puisqu’il a été possible d’éviter une explosion de violence qui a causé une catastrophe dans leur vie ou dans celle d’autrui.

L’une des meilleures façons d’aider l’intimidateur réel ou virtuel est de l’informer que, selon ses propres aveux, ce genre de chose lui est arrivé et arrive à de nombreuses personnes, dont beaucoup sont maintenant des adultes normaux et jouent un rôle important dans diverses activités. En d’autres termes, ce n’est pas strictement “sa faute” ni un stigmate qu’il devra porter toute sa vie : c’est une étape qui peut être surmontée, comme tant d’autres. Ce type de message, transmis avec conviction, a généralement un effet psychologique préventif et curatif.

Une autre façon est de former les enfants et les jeunes à ce que nous avons appelé l’affirmation de soi. C’est-à-dire, la façon saine d’échapper au piège de la soumission ou de la réponse par la violence. Souvent, la menace du harceleur est beaucoup plus symbolique que réelle, voire pure vantardise, et un rejet doux et catégorique exprimé avec certitude peut arrêter le processus avant qu’il ne devienne un véritable cas d’intimidation.

Enfin, la façon principale et fondamentale d’aider le harceleur (et, en même temps, tous les autres) est d’arrêter son action. cette fin, l’école a le droit d’établir, d’approuver et d’appliquer les normes qu’elle juge appropriées, selon les principes de base suivants : a) elles sont celles qui lui permettent de soutenir l’effort de gouvernance de l’institution, et b) elles sont efficaces pour prévenir et interrompre les cercles vicieux de la violence, comme l’intimidation. Il s’agit probablement du sujet le plus difficile dans la relation entre l’école et les parents. Pour cette raison, il est nécessaire de mettre la loupe dessus, de l’installer dans l’agenda institutionnel, d’obtenir un soutien professionnel, de demander des informations aux endroits où des solutions sont recherchées et expérimentées sur la question et, une fois que l’on a travaillé à l’école ou au centre, de l’ouvrir à la considération des parents en général et surtout de ceux dont les enfants ont été victimes de certains épisodes d’intimidation.


LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here